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La famille N’diaye de Bakel : du Jolof au Gajaaga ?

Comment est-ce qu’un territoire comme Bakel situé au cœur d’un milieu soninké puisse se retrouver entre les mains d’une minorité wolof ? Curieusement, il y a une croyance populaire qui attribue aujourd’hui une identité ethnique soninké à la ville Bakel. Cela est compréhensible. Puisque la ville est située au cœur d’un milieu soninké, le Gajaaga; et il y a vraisemblablement une volonté manifeste de la part de ces populations de la « soninkeiser ». A cela, s’ajoute le poids démographique et l’importance numérique qui avantagent les Soninké. Aussi, cette perception résulterait d’une perte identitaire des N’diaye aboutissant à une adoption des us et coutumes de l’espace d’accueil visible à travers les alliances matrimoniales. Or, les récits que nous avons recueillis ainsi que les documents écrits consultés portent à croire que Bakel est loin d’être un territoire soninké. Les différentes versions établissent plutôt un lien entre l’éclatement de l’empire du Jolof (« pays wolof ») et la fondation de la ville de Bakel. La communication entre le « pays wolof » et le Gajaaga a toujours existé à travers le Ferlo (Bathily, 1989).

En fait, à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, l’empire du Jolof (Sénégal) se disloqua (Boulègue, 1987). Cette dislocation, liée à un ensemble des facteurs à la fois externes (essentiellement la pénétration coloniale) et internes (gestion du pouvoir), avait eu deux conséquences : d’une part, une instabilité politique et territoriale liée à la question de la succession et un désir d’autonomie manifesté par les royaumes vassaux, et d’autre part l’afflux des mouvements migratoires en direction de la vallée du fleuve Sénégal (Bathily, 1989 : 237- 251). Et, cette migration a fortement contribué à la modification de la carte socio-démographique de l’ensemble de la Sénégambie. C’est dans un tel contexte qu’une partie de la famille N’diaye, qui avait la contrôle de ce vaste empire, se voit retrouver le long de la vallée du fleuve Sénégal. Cette migration avait entrainé la présence puis l’installation définitive de familles wolofs dans des contrées du « Haut-Sénégal » notamment dans le « village » de Bakel à une époque ancienne.

Ainsi, les N’diaye, dont l’installation remontrerait au XVIIe siècle, forment la première famille de Bakel. Lorsqu’ils arrivèrent au Gajaaga, leur projet était double : d’une part, affirmer leur autorité politique perdue depuis le Jolof et d’une part acquérir un territoire où ils peuvent pratiquer leurs activités économiques. C’est pourquoi, une fois à Bakel, ils voulaient préserver leur autonomie en « évitant » autant que faire se peut de cohabiter les Bathily, chefs des lieux. L’objectif des N’diaye n’était pas de se « fondre dans la masse » des Soninké ou d’être assujettis à l’autorité des Bathily, détenteurs de l’autorité royale et l’aristocratie princière. Leur installation était suivie ainsi d’une politique d’habitat inspirée au départ du modèle wolof et qui finit par subir des influences de l’habitat soninké.

La famille N’diaye de Bakel était une famille de guerriers déchus et qui s’était mise à la recherche de terres et de pouvoir. Faut-il alors qualifier leur déplacement de Jolof vers le Gajaaga « d’exil », de « mobilité » ou de « migration » ? Tellement celui-ci semble « brouillé » et même difficile à cerner. Cependant, si l’on en tenait à la distance parcourue entre le Jolof et le Gajaaga et aux différentes étapes de la pérégrination des N’diaye (un aspect non encore élucidée) et aux moyens de transports utilisés pour un tel itinéraire, il serait difficile de situer leur installation à Bakel à la même époque que l’éclatement de l’empire du Jolof. Il aurait fallu un temps relativement long pour que cet établissement puisse se concrétiser. L’on pourrait proposer, sans risque de se tromper, le début du XVIIe siècle comme la période d’installation de la famille N’diaye au Gajaaga et précisément à Bakel. Cependant, à propos de l’occupation du lieu, la plupart des témoignages s’accordent pour dire que les Wane seraient les premiers habitants de l’ancien site de Bakel. Dans un entretien avec un doyen de cette famille, ce dernier précise :

« Les Wane étaient les premiers habitants de Bakel. C’est suite à une longue pérégrination qu’ils s’étaient retrouvés à Bakel. Leur doyen s’appelait Abdoulaye Wane, un marabout originaire de Bumba (Fuuta). Au moment de leur installation à Bakel, lui et ses talibés étaient venus avec leur bétail. Durant cette période, ils étaient campés en dessous des collines situées derrière l’actuelle préfecture de Bakel. Leurs activités étaient limitées à l’élevage et aux études du coraniques. Ainsi, pendant les journées, ils allaient dans leurs pâturages et la nuit ils se mettaient autour du feu et apprenaient le Coran. C’est ainsi que les N’diaye nouveaux arrivants les ont trouvé dans ce lieu. Ils leur ont dit de venir se joindre à eux pour s’occuper des activités religieuses puisqu’eux sont des guerriers. Les Wane n’ont pas accepté de les suivre. Ils ne voulaient pas d’approcher des choses mondaines. Ils se limitaient juste à l’adoration de Dieu ! Alors, les N’diaye sont retournés sans rien dire. » (L’entretien avec A. W., le 10/11/2009 à Bakel(Sénégal).

Comment les Wane étaient venus à Bakel ? Quelle langue parlaient-ils à leur arrivée ? Avaient-ils une volonté d’établir définitivement ou de façon provisoire ? Où vivaient-ils ? Autant de questions qui restent en suspens concernant les conditions d’établissement de la famille Wane à Bakel. Toujours en-t-il que lorsqu’en s’installant à Bakel, les N’diaye auraient trouvé un groupuscule des marabouts sur place.

En vérité, il est plus pertinent de situer la réflexion non sur l’occupation première du site, mais plutôt sur l’impact de l’action humaine sur l’espace. Sans contester l’occupation première des Wane et leur pouvoir religieux, il convient de souligner que leur sceau à Bakel n’a pas été aussi transparent que cela. Il y avait une certaine absence de revendication territoriale de la part des Wane. Etant des nomades, les Wane avaient juste besoin d’un endroit, comme l’indique le récit, pour se réfugier temporairement. Ils ne s’étaient pas tellement souciés à étendre ni leur pouvoir spirituel ni leur autorité religieuse. A ce titre, la présence des N’diaye a laissé plus de traces que celle des Wane. Puis qu’ils étaient arrivés à mettre en place une autorité et un pouvoir religieux. Ces deux fonctions étaient détenues successivement par les N’diaye (chefferie locale) et par les Bâ. A propos de la fonction religieuse, les Bâ (installés à Diawara) avaient fini par la transmettre aux Kébé et aux Dramé. En revanche, le récit montre le maintien du pouvoir temporel entre les mains des familles N’diaye.

Sur l’origine des N’diaye de Bakel, leur migration et leur installation à Bakel, nous avons recueilli trois principales versions. La première est le récit de Félix Brigaud, interrogeant un ancien enseignant Leyti N’diaye repris par plusieurs chercheurs, rappelle bien les conditions d’installation de la famille N’diaye à Bakel :

« Les Fondateurs de Bakel sont des N’diaye du Djolof. C’est pour chercher une alliance contre la famille régnante que trois frères en partirent un jour : Demba Fati qui s’est installé à Bakel où il est l’ancêtre des N’diaye qui forment le principal élément de la population de cette ville : Singuété Fati (l’ainé) qui s’installa à Moudéri où il est l’ancêtre des N’diaye ; et Samba Fati qui rejoignit Singueté quatre ans plus tard. Demba avait un fils unique Mara Demba, père de huit enfants. A son arrivée à Bakel, il épouse une femme au pays qui lui donna un fils : Lecteur Demba, dont descendent tous les N’diaye de Bakel, sauf une famille, celle de Demba Vakari qui vient de Mara. Gali Gnangué appartenait à la famille Bathily. Les deux premiers Samba ont eu des enfants, mais l’extinction de leur famille fut rapide. Le troisième eut beaucoup d’enfants dont un garçon nommé Wali Samba. La mère de Silman Founti est Founti Soumaré, de la famille Soumaré de Dembankané. ».(BRIGAUD, F.(1962), Histoire traditionnelle du Sénégal, p.213-214.)

A travers ce récit, l’on perçoit l’identité wolof des N’diaye de Bakel. Le récit montre également leur implication dans le pouvoir temporel de Bakel. La présence des N’diaye à Bakel se manifeste par une volonté de garder une autonomie spatiale, un espace attribué par les Bathily et dont les modalités restent très floues. C’est donc suite une longue migration, dans des circonstances aussi floues (les raisons de leur départ et l’itinéraire suivi), qu’ils étaient venus s’établir dans la rocheuse ville de Bakel. Par ailleurs, une autre version a été recueillie. Sans contester l’origine géographique des N’diaye (venus du Jolof), elle met en avant l’identité soninké dans l’occupation et le peuplement de la ville de Bakel. Il s’agit du récit du doyen Samane SY consédré comme « l’historien de Bakel » tellement il avait la maitrise des choses orales sur le passé de la ville. Abdoulaye Bathily a repris le récit en ces termes :

« Les Njaay sont du Jolof. Ils formaient au total quinze groupes. Les douze se sont installés au Fuuta dans la partie qu’on appelle Ngennar. Sengete Faati, Samba Faati, Demba Faati et leur sœur Sende Faati se sont dirigés vers ici (Gajaaga). A leur arrivée, ils ont trouvé les Bacili. Les Njaay leur ont dit qu’ils venaient quant à eux du Jolof mais qu’ils n’avaient pas l’intention de s’établir dans le pays. Ils devaient retourner chez eux un jour. Ils cherchaient un endroit pour s’y installer provisoirement. (…). Demba Faati s’installa à Bakel entre les deux collines que tu vois. Sende Faati, leur sœur, s’installa avec ses troupes sur la colline dit Senden Gide (« colline de Senden »). Elle avait une armée. Sengete et Samba, quant à eux, s’installèrent à Mudeeri. Mais par la suite, Senden, leur sœur, ne put cohabiter avec les génies de la colline. Elle quitta cette résidence et alla rejoindre Sengete et Samba à Mudeeri. Les Njaay dirent aux Bacili qu’ils n’avaient besoin de rien dans le pays car ils se préparaient à retourner au Jolof. Chaque année, une délégation venait du Jolof pour leur rendre visite et leur demander de rentrer. On organisait la fête mais la délégation repartait sans eux. Allah fit qu’ils rentrèrent plus au Jolof parce qu’ils avaient eu des enfants ici. Ils s’établirent définitivement ici. » (BATHILY, A. (1989), Le ports de l’or. Le royaume du Galama.de l’ère musulmane aux temps des négriers, Paris, L’Harmattan, p.247-248.)

Ce récite rejoint le premier par rapport à la migration des N’diaye du Jolof vers la vallée du Sénégal. Par contre, il s’en éloigne par rapport aux patronymes qui semblent plus proches du soninké que du wolof. Il y a par conséquent deux hypothèses possibles. Soit à cause de leur longue pérégrination entre le Jolof et la vallée du fleuve, les N’diaye avaient déjà perdu leur langue de départ qu’était le wolof, soit il y témoigne d’une volonté manifeste d’effacer l’identité wolof et d’attacher cette famille une « pureté identitaire soninké ». Le récit renseigne aussi sur la séparation des frères qui étaient installés ensemble à Bakel. Cette répartition était-elle stratégique ou était-elle le résultat d’un conflit à l’intérieur d’une fratrie ? Les deux hypothèses étaient possibles. Avec l’instabilité politique de la région et les nombreuses attaques, les frères N’diaye voulaient éviter une attaque militaire. Les villages de Moudéri et de Bakel présentaient des avantages de ce point de vue. Même si cet aspect n’est pas évoqué dans le récit, l’on peut aussi voir une situation conflictuelle. Puisqu’ il est difficile à comprendre que les deux frères soient séparés et qu’ils aient isolé leur sœur même si cette dernière a rejoint un d’entre eux. On voit également comment le projet migratoire des N’diaye vers le Gajaaga a évolué. Temporaire au départ, comme c’est le cas dans plusieurs dynamiques migratoires, il était devenu définitif. Néanmoins, rien ne nous autorise à dire que les liens avec le Jolof étaient coupés. Seulement, lorsque les N’diaye avaient trouvés la sécurité et un territoire, ils avaient décidés de rester définitivement au Gajaaga. Comment cette décision avait été accueillie par le Tunka, maitre des lieux ?

Par ailleurs, nous avons une troisième version qui rejoint plus ou moins proche la première. C’est celle que nous avons nous-mêmes recueilli auprès de Boubou N’diaye, issu de la lignée N’diaye. Ce dernier insiste également sur l’identité wolof des N’diaye de Bakel. Selon B. N’diaye, c’est la perte du pouvoir qui a poussé une partie de la famille N’diaye à quitter le Jolof :

« Les N’diaye sont venus du Djolof. C’était vers 1600. C’est à la suite à la disparition du Burba Buubu Coumba Ndiemé N’diaye qu’ils ont migré vers la vallée du fleuve Sénégal. Après son décès, il y a eu un problème entre ces enfants à propos de sa succession. Son fils ainé Guirée Buuri Guileen N’diaye a succédé naturellement à son père. Mais, quelques jours après son installation, il a été renversé par ses demi-frères qui lui en voulaient. Vexée, la maman de Guiren s’adressa à Guiren et à ses frères, autour du bol, en prononçant la phrase suivante : « vous n’avez même pas honte; vous êtes restés les yeux fermés jusqu’à ce que vos demi-frères vous prennent le pouvoir. Ils ont pris l’unique os qui était resté sur le plat; honte à vous ! ». C’est comme ça que Guiren et ses frères sont partis vers la vallée du fleuve Sénégal dans le Fouta. Arrivés à Orkodjere, Souley, un des leurs, épuisé par la fatigue, est resté dans ce village. Guiren a continué jusqu’à Bakel. Ils étaient des guerriers et avaient des chevaux. Lorsqu’ ils étaient arrivés à Bakel, ils ont trouvé la famille Wane dans ce lieu. Celle-ci était une famille maraboutique installée sous la préfecture de Bakel. Avec leurs chevaux, ils ont croisé les gens de Tuabou vers Lothiandé. Ils se parlaient dans la langue bambara. Le chef de Tuabou a envoyé une délégation pour savoir les raisons de leur installation. Après, il leur a demandé de payer des impôts aux N’diaye. Mais ces derniers ont refusé. Et ils ont négocié jusqu’à trouver un terrain d’entente. N’oublie pas, ils sont tous des guerriers. Mais les Bathily ont fini par leur céder gratuitement leur terrain. Quand ils sont venus, ils se sont venus s’installer dans l’espace où nous sommes. Certains se sont installés dans les hauteurs des montagnes. Ils se sont mariés avec les Bathily. Ils ont perdu leur identité wolof sauf la famille Diop, celle de Samba Laobé Diop.». (Entretien réalisé à Bakel le 06/11/2013)

Le récit met également l’accent sur les raisons du départ en exil d’une partie de la famille vers la vallée du fleuve et leur installation à Bakel. Ce qui est intéressant dans ce récit et qui le différencie des autres est surtout qu’il pointe une dimension conflictuelle de la migration de la famille N’diaye du Jolof vers le Gajaaga. En quittant le Jolof, l’ainé était accompagné de ses troupes, de ses frères de même père, de quelques sympathisants et de personnes issues d’autres couches sociales.

Le récit met en exergue l’instabilité des périodes de succession dans l’exercice du pouvoir. Les compétitions prenaient parfois une forme violente notamment à l’intérieur de la fratrie. Quand il s’agit d’une famille polygame, les rivalités devenaient encore plus vives. D’après le récit, cette compétition était fondée sur un complot. Il met ainsi en lumière l’exclusion voir l’isolement de l’ainé dans la gestion du pouvoir. Ce qui provoquait, dans beaucoup de clans, d’ailleurs sa migration. Toutefois, les différentes étapes de la migration, les moyens de transports utilisés, l’itinéraire et les villages suivis et le temps mis avant leur installation à Bakel restent imprécis. A travers ce récit, il est alors possible d’émettre une hypothèse faisant le lien entre l’éclatement de l’empire du Jolof vers la fin du XVIe siècle et la fondation de Bakel au début dans années 1600.

En dehors de la migration des N’diaye vers le Gajaaga, le récit pointe les contours d’une politique promue par eux. Cette politique, on le sait, précédait l’arrivée des Français. Elle se traduit sur deux façons. D’une part, un facteur topographique. En effet, il nous a été rapporté, lorsque les N’diaye étaient venus à Bakel, leurs lieux d’installation étaient surtout les montagnes. La raison était liée au fait qu’en ce moment, la ville de Bakel était exposée à des inondations récurrentes. L’hypothèse d’un facteur militaire était aussi possible. Toutefois, cette occupation de l’espace était suivie d’une politique de ségrégation sociale.

Ainsi, la politique de l’habitat de la chefferie locale consistait à se faire entourés de familles artisanes (griots, forgerons, cordonniers, etc.) et esclaves. En réalité, cette forme de distribution spatiale est une constance dans les villages soninkés. Une telle organisation obéissait certes à une logique de regroupement mais sur le fond à une ségrégation sociale. La question est de savoir si la politique d’habitat des N’diaye reposait sur un modèle wolof ou soninké. Comment l’un a pris le dessus sur l’autre ? C’est ce qui est sûr lorsque les familles quittèrent le Jolof, elles étaient accompagnées de leurs griots et leurs esclaves.

Source: Saliou DIALLO

Depuis Poitiers –France)

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un commentaire

  1. y a un hic,dans les arhives française.aux temps du premier Roi de France Clovis,En l’an 500;les Sonikés combattaient les Maures dans le Sahara ( actuel mouritanie)source libération,carte des évènements dans le monde en l’AN 500;donc les dates de l’arrivé des NDIAYE ,surtout sur tout le long du fleuve sénègal,faut remonter un peu plus loin,ou les ndiaye venantdu djolof sont vraiment des wolof.

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